Cellule
TEXTE LU AU CABARET LITTÉRAIRE DES AUTEURS DU DIMANCHE
13 FÉVRIER 2005 AU BAR L'INTRU
- Excusez-moi... Combien de temps encore? Ok. Non, j'ai juste besoin
d'écrire quelque chose. Merci.
C'est drôle comment la vie passe en coup de vent. Avec toutes les
femmes que j'ai connues, j'ai pas réussi à avoir un
enfant. Ou pas voulu, peut-être. Pas de petit paquet de nerfs
dans ma vie pour polluer mon sommeil de fin de semaine, pas de garde
partagée pour jouer au ping-pong hebdomadaire, pas de
bâtard ou d'enfants illégitimes, d'ailleurs est-ce que
ça veut encore dire quelque chose « illégitime
»? Pas d'enfants non-désirés, du genre « Je
suis enceinte pis j'le garde, pis t'as rien à dire... ».
Pas d'enfants dont je ne suis que le géniteur parce que j'aurais
rendu service à une inconnue moderne et indépendante dont
l'horloge biologique était en feu. Pas d'avortons non plus,
c'est ça un enfant avorté, il me semble, un avorton... ou
est-ce que c'est un enfant dont l'avortement a manqué pis qui
est sorti pareil? Pas moyen de trouver un dictionnaire ici...
J'ai pas mis une seule femme enceinte de toute ma vie.
Le plus près que j'ai été, c'était lors de
ces conversations que j'ai eue très souvent avec une de mes Ex :
- Je suis en retard...
- De combien de jours?
- Je sais pas, une couple de jours,
j'pense...peut-être plus.
- Tu penses?
- Je ne suis pas certaine...
- Quand est-ce que tu as eu tes règles la
dernière fois?
Elle sort son agenda, elle flippe les pages.
- Le 30.
- Ton cycle est de combien de jours?
- Je ne sais plus trop...
- Tu ne sais pas? T'as deux enfants, pis à 39
ans tu ne connais pas encore ton cycle?
- J'y pensais plus, j'ai été
célibataire pendant plus qu'un an, j'ai perdu le fil...
- Ça a commencé le 30 ou finit le 30?
- Commencé, fini trois jours après,
j'pense.
- Bon, mettons 28 jours. Ça nous mène
au 4 pour la fin, le 18 pour ton ovulation, tu étais due le 1er.
On est le 4. 3 jours... c'est peut-être juste le
stress...Attendons encore un peu avant de... Ça va aller.
- Comment ça, ça va aller?
- Je ne sais pas comment t'expliquer, mais je sais
que tu n'es pas enceinte.
- Ça ne me rassure pas trop.
Grosse accolade pour se réconforter. Petits soupir. Trois jours
plus tard, coup de téléphone :
- J'ai commencé mes règles ce matin...
Gros soupirs!
Ça doit m'être arrivé des dizaines de fois.
À chaque fois, la même certitude ancrée,
irrationnelle, quelque chose d'indicible, juste-là dans le
ventre. Si une petite cellule était en train de se
développer, je l'aurais senti.
Pourtant, avec toutes les femmes que j'ai aimées, une nuit ou
plusieurs nuits, il y a eu des accidents, des oublis, des emportements,
des je-m'en-foutisme partagés parce qu'on avait envie de se
rejoindre dans la chair, pas dans le caoutchouc. Des élans un
peu inconséquents... Ce n'est pas facile la sexualité,
quand tu perds ta virginité après l'arrivée du
SIDA. Le gros party de la révolution sexuelle était pas
mal terminé, nos parents s'étaient envoyés en
l'air avec la commune au complet, pis nous autres on s'est
retrouvé obliger de garder une liste de nos baises avec les
détails prophylactiques. En tout cas, je ne sais pas pour les
autres, mais moi, j'ai gardé la liste.
(il sort un LONG PAPIER rempli de noms de femmes)
Au début, c'était une référence, ensuite
dans ma vingtaine c'est devenu un challenge, de l'augmenter, j'veux
dire, pis dans ma trentaine c'est devenu une sorte d'habitude
pépère, comme imprimer livret de banque à chaque
mois... Certains mois, le solde ne bougeait pas. Je ne m'appauvrissais
pas, mais je m'enrichissais pas non plus.
Pis j'ai bloqué à 98. Je m'étais laissé
tenté par l'idée du chiffre rond, ça
m'apparaissait comme quelque chose de significatif, rien de comparable
aux vedettes rock ou aux grands séducteurs de l'histoire, mais
quand même, 100, ça sonnait bien. Je pensais même un
jour prendre le temps de toutes les revoir, de les remercier de m'avoir
donné autant. Pas juste du sexe, toute la tendresse
donnée sans compter, les rires échappés dans la
noirceur, les sommeils collés à redouter le
réveil-matin, les déjeuners silencieux en tournant les
pages du journal, à prendre un café ensemble, ensemble
même si ça dure juste quelques heures, même si on ne
se rappellera jamais.
98 - toutes passées dans mon lit, toutes parties. Mais la vrai
question c'est : laquelle aurais-pu me faire un enfant?
(il sort un PETIT PAPIER avec quelques noms seulement)
Claudine, évidemment, Manon, Lise, Nathalie même si
c'était un peu trop tôt, Violaine, même si
c'était un peu trop tard. Cinq femmes auraient pu me faire un
bébé. C'est beaucoup... ça en prend juste une pour
tout changer... Il faut bien laisser quelque chose derrière soi,
j'veux dire. Un héritage. Mon père m'a laissé
plein de trucs, des principes, la persévérance, une
certaine humilité devant les mystères de la vie. Pis des
histoires de pêche à hurler de rire.
Aujourd'hui j'ai 37 ans, je n'ai pas de blondes, pas d'enfants, mes
parents sont morts, j'ai pas de frère ni de sœurs. Je suis tout
seul, et j'me rends compte aujourd'hui que j'ai rien accompli de
vraiment fantastique dans ma vie, de vraiment valable, quelque chose
qui va rester. J'ai réalisé deux ou trois
courts-métrages poches, qui puent le symbolisme universitaire,
j'ai écrit des blogues hystérico-conspirationistes, mais
comme je n'ai pas renouvelé mes noms de domaines, pis que mon
ordinateur a planté il y a un mois, je suis devenu virtuellement
un écrivain fantôme. J'aurais bien aimé avoir des
fans japonais qui me vouent un culte secret sur internet pour mes
photos de 322 mitaines perdues à Montréal depuis les
derniers hivers. J'aurais peut-être des chances d'avoir mon
propre manga. Le Manga de la Mitaine Perdue, bourré d'images
tristes à mourir, avec des paysages minimalistes, des arbres
chétifs, du vent, de la neige, avec toujours en
arrière-plan un joueur de flûte. Ce serait l'histoire de
petits écoliers orphelins protégés contre les
démons par des vieux jardiniers Ninja. Un truc à faire
pleurer les petites filles. Après ma mort, certaines se
suicideraient.
Bon, j'ferais mieux d'écrire ma lettre tout de suite...
Claudine, Claudine...
(il prend une feuille et commence à écrire)
Chère Claudine,
Tu seras certainement surprise de recevoir cette lettre après
tant d'année. Bien qu'entre nous tout soit terminé depuis
longtemps, je tenais à t'écrire aujourd'hui. Notre
dernière rencontre, lors de l'enterrement de mon père,
était une manière de boucler notre boucle et je n'ai
jamais repensé à revenir dans ta vie. Toi non plus,
j'imagine. Pourtant, je sais que tu es la seule femme qui a
compté pour moi, je n'ai jamais arrêté de t'aimer
et je ne suis pas prêt de commencer... à arrêter...
de t'aimer.
Criss de crayon à l'encre de tabarnak!
Je sais que tu es célibataire et que tu as toujours voulu avoir
un enfant. Aujourd'hui, à quelques heures du moment final, tu es
la seule femme à qui je peux demander une pareille faveur. Je
suis désolé de la violence de ce que je vais te dire,
mais j'ai cru longtemps que je m'en sortirais, et tu me connais, je
n'ai jamais été le genre à me laisser aider par
personne; j'ai toujours aidé les autres, bon samaritain devant
l'éternel.
Ça fait deux ans que je me bats avec un cancer terrible, j'ai
tout essayé : chimio, radio thérapie, huiles
essentielles, ail, chirurgie, prières, sport, mantras, yoga,
omega-3, bouddhisme, stéroïdes, alimentation alcaline,
voyage en montagne, prêtre vaudou et catholique,
guérisseur Navajo. Rien. Je suis prisonnier d'une enveloppe
corporelle qui est en train de me lâcher. Je vais mourir et ce
sera dans des souffrances atroces. La documentation actuelle sur ma
maladie est assez claire là-dessus. Comme j'ai toujours
détesté les drogues, par volonté de garder la
tête claire, je refuse de me laisser aller à la
dérive dans un nuage de morphine. J'ai arrêté tous
les traitements depuis des mois, j'ai prélevé du sperme
qui est entreposé à ton nom à la Banque de
fertilité de Montréal et j'aimerais que tu te fasses
inséminer avec. Je ne serai pas là pour voir mon enfant,
mais tu peux m'aider à laisser quelque chose derrière
moi, en donnant une autre chance à ma vie. Je sais que tu feras
une bonne mère. De mon côté, j'ai pris une
décision qui n'a pas été facile, mais maintenant
je suis en paix : je quitte ma cellule, je m'en vais me faire
euthanasier à l'étranger.
Je comprends que c'est un choc et je suis désolé de
t'accabler avec ça. Si tu n'y va pas, ma semence sera
incinérée dans une semaine... tout comme moi. Si tu
acceptes, dis à notre enfant que son papa n'avait pas peur de la
mort. Signé Alain.
- Oui, un instant. Passeport, billet. Est-ce que je
peux avoir un hublot? Combien de temps encore? 30 minutes... Merci
(il prend son PETIT PAPIER, scrute les noms, puis débute une
nouvelle lettre)
Chère Manon...
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© Denis McCready 2005