Chirurgie
TEXTE LU PAR SUZANN AU CABARET LITTÉRAIRE DES AUTEURS DU
DIMANCHE
7 MARS 2005 AU BAR L'INTRU
Wow. J’ai reçu mon premier questionnaire rempli. C’est pour mon
travail universitaire sur l’oppression des femmes musulmanes.
L’enveloppe est un peu épaisse...
(elle ouvre l’enveloppe - texte en
italique)
Chère bachelière,
C’est moi ça, la bachelière.
Suite à la lecture de votre
questionnaire, j’aimerais vous répondre plus longuement car
votre système de choix de réponse me semble
inadapté pour le sujet.
Ben là…
Premièrement, les choses sont
rarement aussi simple que A, B, C ou D, et nous ne sommes jamais
« toutes les réponses ci-haut
mentionnées ». Vos choix de réponses sont
biaisées.
OK…
Deuxièmement,
l’étiquette « femmes musulmanes » est
beaucoup trop large, puisque souvent la condition d’une femme est
étroitement liée à son pays d’origine. Je suis
Iranienne, donc ce que je vis comme musulmane n’est pas pareil à
une femme du Maghreb ou de la péninsule arabique. Je parlerai
donc en mon nom. Je trouve bien noble vos considérations pour
les musulmanes, mais après avoir vécu en France pendant 4
ans et au Canada 1 an, j’aimerais ouvrir la discussion sur les
différences et similitudes entre mon oppression et la
vôtre.
Mon oppression?
Je suis née à
Téhéran en 1965 et j’ai terminé mes études
en 1993 dans une université où les femmes comptent pour
60% des étudiants. Malheureusement, seulement 15% des femmes
diplômées réussissent à obtenir un emploi,
ce qui les condamne à devenir des épouses
éduquées. Après une Maîtrise à
l’Université de Paris 3e, j’ai immigré au Canada et je
partage mon temps entre mon doctorat dans la même
université que vous et mon travail à Statistique Canada.
Vous comprendrez que j’ai grandi sous le Shah et j’étais
adolescente quand Khomeyni a pris le pouvoir. Malgré
l’arrivée des réformistes, j’ai décidé de
partir. Je suis née dans une famille Chiite, mais comme bien des
musulmans Chiites, la religion est importante dans ma vie sans
toutefois occuper toute la place. Par exemple, je ne prie pas 5 fois
par jour, mais seulement le vendredi. Lors de certaines fêtes
religieuses, nous nous réunissons en famille et partageons un
repas ensemble. Je crois que Noël et Pâques sont aussi des
occasions de réunions familiales au Canada, mais ça ne
fait pas de vous des bigots. J’aimerais ajouter un point important, les
Chiites, les Sunnites et les Wahhabites sont aussi différents
entre eux que le sont les Catholiques, les Baptistes et les
Protestants, qui sont tous Chrétiens. De plus, vous semblez
ne pas connaître notre histoire commune quand vous me demandez si
je pense que mon Dieu est meilleur que le dieu des Chrétiens ou
celui des Juifs. Au risque de vous surprendre ou de vous
décevoir, nous avons le même Dieu.
Le même Dieu…
Le Dieu unique d’Abraham. Vous
ignorez probablement que Jésus est un de nos prophètes
aussi et que nous partageons traditionnellement plusieurs similitudes
avec les Juifs : interdiction de manger du porc, séparation
des hommes et des femmes dans les lieux de cultes, circoncision des
mâles.
Il y a pas mal de Québécois nés dans les
années 60 sont aussi passés sous le bistouri, c’est
peut-être pour ça qu’ils sont moins pires que leurs
pères...
Nous sommes tous des gens du Livre,
de la Bible, et il est dommage que nos chefs religieux fassent de si
grands efforts pour nous séparer, alors que nous sommes cousins.
À la question du mariage, vos
choix de réponses sont mal choisis, car vous n’avez pas de cases
me permettant de choisir mon mari ou de rester célibataire
par choix.
J’pensais pas que ça se pouvait chez les musulmans…
Ma sœur a marié l’homme
qu’elle aime, et moi, je n’ai pas encore rencontré l’homme que
je cherche, alors je préfère rester célibataire.
Beaucoup de mes amies canadiennes ou françaises m’ont
demandé si je me sentais diminuée d’être
célibataire, comme si je n’étais pas une femme accomplie
parce que je n’ai pas d’homme dans ma vie. C’est faux et je ne suis pas
la seule musulmane qui refuse de vivre en pensant qu’elle est juste la
moitié de l’homme. Le pouvoir religieux a écrasé
les femmes pendant la guerre Iran-Irak et toute ma
génération a beaucoup de haine envers ces hommes pour
leur politique. Aujourd’hui, les jeunes femmes iraniennes sont
déjà passé au-dessus de ça et veulent des
rapports égaux avec les hommes. Je pense que c’est aussi le cas
chez-vous, après votre Révolution Tranquille : les
femmes ont pris leurs libertés, mais tout n’est pas encore
parfait.
À la question de la
virginité, vous omettez la probabilité que la
virginité ne soit pas obligatoire. Nous n’avons simplement pas
l’occasion de la perdre aussi rapidement que vous, et nous ne pensons
pas que ce soit comme une maladie qu’il faut soigner le plus rapidement
possible. La liberté sexuelle n’est pas mauvaise en soi, mais ce
qui est précieux c’est la valeur de la relation, pas le nombre.
La-dessus, on s’entend.
J’ai un ami dont la sœur s’est
mariée et le lendemain de la nuit de noce, le mari est venu se
plaindre que sa femme n’était pas vierge. Mon ami lui a
répondu : « Ahmed, tu vis au 7e
siècle! » C’est très drôle comme
réponse. Vous comprenez la référence, le 7e
siècle, c’est le siècle de la révélation du
Coran. Les femmes iraniennes ne sont pas stupides, elles savent bien
que ce sont les hommes qui inventent les lois pour les contrôler.
Un mollah m’a dit un jour : « L’Islam est parfait,
Allah est parfait, mais les hommes sont imparfaits. »
Cou’donc, elle va finir par me convertir…
Même un chef religieux peut
admettre ceci. Et parfois le chef religieux, c’est une femme.
Une femme?
En Iran, il a des femmes qui sont
mollahs, alors que votre religion refuse encore le sacerdoce aux
femmes.
Pas certaine que ça nous tente, de toute façon…
Vous abordez la question de la
polygamie du mauvais angle. Saviez-vous que la polygamie a
diminué de moitié en Iran après la
Révolution Islamique : elle est passé de 4% à
2% des mariages. Contrairement à d’autres pays musulmans, la
première épouse iranienne doit donner son consentement
écrit au 2e mariage. Il y a quelques années à
Téhéran, un procès célèbre a vu un
homme être forcé par le tribunal de se divorcer de sa
deuxième épouse parce qu’il l’avait marié sans le
consentement de la première épouse. Oui, le divorce est
permis chez-nous. Cet homme a du payer réparation à sa
première épouse pour le déshonneur qu’il lui a
causé. Combien d’hommes occidentaux vivent la polygamie en
cachette? Eux aussi, ils finissent souvent par payer, mais seulement
quand ils divorcent la première épouse.
Pour la question du voile, je dois
commencer par préciser que dans les pays musulmans il a souvent
beaucoup de poussière, de sable et pas beaucoup d’eau,
contrairement à votre pays. Les femmes portent les cheveux longs
et elles ne peuvent pas se laver les cheveux deux fois par jour. De
plus, l’obligation de se couvrir prend racine dans le Coran qui
prescrit que les femmes des chefs religieux doivent être modestes
et ne pas afficher leur féminité en public. Imaginez la
femme de l’Archevêque de Montréal, s’il avait le droit
d’en avoir une, se promenant habillée comme Britney Spears. Il y
aurait un scandale.
Ça donnerait du matériel aux journaux à potins,
ça c’est certain.
Vous questionnez la répression
domestique que les femmes subissent dans mon pays, je vous rappelle que
c’est votre pays qui a permis au gouvernement de l’Ontario d’accepter
la création d’un tribunal de la Sharia. Je suis partie de l’Iran
pour échapper aux Islamistes, et ici vous les laisser obtenir
l’arbitrage conjugal en prétextant la charte des droits et
libertés. En Iran, les femmes ont des recours: elles ont leur
famille, leurs amies, leurs collègues de travail; elles ont un
tissu social qui leur permet de revendiquer leurs droits et d’obtenir
justice. Une femme musulmane dans un pays étranger, qui ne parle
pas la langue locale, qui est loin de sa famille…
En Ontario en plus…
…qui est seule, est beaucoup plus
exposée à la pression de sa communauté qui est
parfois plus fondamentaliste que sa communauté d’origine. La
pression du groupe, vous devez connaître ça; les jeunes
filles canadiennes commencent à fumer à l’école
élémentaire, ont des relations sexuelles trop jeunes et
s’habillent comme des prostitués à l’âge de 12 ans
à cause de la pression du groupe. Votre société
exploite le corps des jeunes femmes, mais masque cette exploitation en
plaçant un jeune homme à ses côtés.
Ça reste de l’exploitation. Parfois, on a l’impression que la
femme occidentale est fière d’avoir obtenu le droit d’être
exploitée dans les médias.
Vous faîtes complètement
erreur pour la chirurgie esthétique. Je ne sais pas pour les
autres pays musulmans, mais beaucoup de femmes iraniennes se font faire
de la chirurgie, parfois payée par leur mari. Elles font refaire
leur nez ou un face-lift, parce qu’elle veulent améliorer ce
qu’elles ont le droit de montrer. Pour ce qui est caché sous
leurs vêtements, elles ne font pas de chirurgie, mais font de
l’exercice et souvent portent des lingeries fines achetées dans
les grandes boutiques de Téhéran. Beaucoup de femmes
portent le tchador avec des talons hauts. Très hauts.
Tant qu’elle s’enfarge pas…
Vous savez, chez-moi, si un homme bat
sa femme, le père ou le frère de la femme va intervenir
et parler au mari, mais ça s’arrête là! Des
milliers de femmes canadiennes subissent en silence la violence
conjugale sans que leur famille n’intervienne. Je le sais, puisque je
fais de l’entrée de données à mon travail et je
vois tous les jours les formulaires. Les femmes canadiennes sont encore
battues, violées et tuées par leur conjoint. Les femmes
iraniennes aussi, sauf qu’elles ne peuvent pas porter plainte et se
faire protéger comme au Canada. Ici, au moins, c’est un crime.
Nous sommes toutes des victimes de violence conjugale. Vous, moi, mes
copines, les vôtres. Peu importe notre religion ou notre
nationalité. Nommez-moi un pays où il n’y a pas de
violence conjugale? Il n’y en a pas sur la terre. Et vous trouverez
certainement ironique que les hommes soient si pressés d’aller
poser le pied sur Mars, alors qu’ils ne pensent même pas à
visiter Vénus.
Ils pensent à la guerre au lieu de penser à l’amour!
Dans tout ça, il ne faut pas
oublier que la chose la plus importante, peu importe notre religion ou
notre nationalité, c’est que nous sommes des femmes et que nous
ne sommes pas encore libres de vivre en sécurité, sans
risques de violence. Dans votre questionnaire, vous prenez pour acquis
que ma société est malade de son passé, mais la
vôtre est malade de ne pas avoir d’avenir. Si nous travaillons
ensemble, hommes, femmes, religieux, athées, nous pouvons donner
une meilleure vie à nos enfants. Si nous continuons de nous
battre, nous n’avons aucune chance.
On ne peut pas soigner la condition
féminine dans le monde en faisant une simple chirurgie sur la
société musulmane. Ce n’est pas en enlevant une tumeur
qu’on guérit le cancer.
Ceci dit, il me ferait plaisir de
vous rencontrer et écrire un meilleur questionnaire ensemble. Je
connais beaucoup de femmes musulmanes qui voudraient le remplir, et
beaucoup de femmes québécoises aussi.
À bientôt,
Misha
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© Denis McCready 2005