Inquisition
TEXTE LU AU CABARET LITTÉRAIRE DES AUTEURS DU DIMANCHE
29 AVRIL 2007 AU DIABLE VERT LORS DE LA SOIRÉE DE CLÔTURE
SOULIGNANT LA 100E NOUVELLE ÉROTIQUE DU PÈRE AUBÉ.

Parfois en parallèle avec les activités d’auteurs, il y a de grands
événements, troublants, dont je vais vous raconter l’histoire ici, et qui
ont failli empêcher cette soirée.



Dans une chambre exigu un homme dort sur un mince matelas, une
vieille soutane de laine élimée en guise de couverture. Une petit
couteau éméché et un bout de pain sec traîne sur une table rustique.
Soudain, une note d’orgue émerge de nulle part.

En une fraction de seconde, l’homme est debout. Maigre, mais doté
d’une fine musculature, son corps est marqué de multiples cicatrices.
Son regard est perçant.

Une voix émerge de nulle part.

«  Torquem, nous avons besoin de vos services. »

- De qui s’agit-il, Cardinal?

« Du Père Aubé… »

- Votre Excellence, je l’ai pourchassé à maintes reprises, mais il
est protégé par une bande d’irréductibles Québécois.

« Malgré vos retentissants échecs, sa Sainteté Benoit XVI a restauré
votre statut de Grand Inquisiteur Général. Il faut empêcher la prophétie
de Medjugoria de se réaliser. Enfilez votre uniforme rapidement, je vous
expliquerai dans l’hélicoptère. Nous seront là dans 15 minutes. »

Quelques minutes plus tard, revêtu de son long manteau noire de
Procureur du Pape, Torquem grimpe une échelle de corde alors que
l’hélicoptère s’élance à toute vitesse au dessus d’une épaisse forêt. Le
Cardinal Eymeric l’accueille et lui expose la situation :

- Le 3e secret de Fatima n’a jamais été révélé en dehors du
Vatican. Son secret est confiné au Pape, quelques Cardinaux et
moi-même. Hier soir, le Cardinal Pedro de Arbués a
soudainement été pris d’un délire puissant. Le pauvre répétait en
boucle « Mirouer des simples ames anienties, 100e, Père Aubé,
la prophétie… » Il a rendu l’âme il y quelques heures. Nous
savons que le Père Aubé s’apprête à faire la lecture publique de
sa 100e nouvelle érotique. S’il y parvient, la prophétie de
Medjugoria s’accomplira et marquera la fin du Christianisme. Sa
Sainteté Benoît XVI a déclenché une opération sans précédent,
et nous sommes confiants d’arrêter le Père Aubé rapidement. Le
tribunal de la Nouvelle Inquisition aura lieu aujourd’hui à Rome.
- Cardinal, cette phrase, Mirouer des simples ames anienties, n’est
ce pas le titre du livre de Marguerite Porète, brûlée vive à Paris,
en 1310, avec ce même livre?
- Oui, c’était le seul exemplaire connu exposant la position
théologique des Libre-Esprit, mais la secte a survécu malgré tout.

Les poings de Torquem se crispent.

- Les Libres-Esprits! Ces turlupins se terrent pour fomenter votre
perte depuis le 13e siècle!
- Torquem, vous comprenez les dangers que nous courrons si leur
doctrine se répand. Un idéal de pauvreté qui lave les hommes de
tout péché et ressuscite le Christ en eux, convaincus que toutes
leurs actions sont marqués du sceau de la bonté, ils confondent
la charité avec l'amour charnel et le consomme sans restriction.
Le Père Aubé en est un dangereux représentant.

L’hélicoptère atterrit sur l’héliport de St-Pierre de Rome et Torquem est
aussitôt reçu en audience extraordinaire par le Pape Benoît XVI. Le
Saint-Père demande aux Zouaves et au Cardinal de les laisser seuls.
Les deux hommes marchent sous les tableaux représentant les Papes
du Moyen Age.

- Torquem, il est important que la conduite de ce procès soit
exemplaire et expéditive. Nous avons votre talent en haute
estime, et votre statut d’athée dégage l’Église des responsabilités
morales inhérentes à la coercition physique.
- Je comprends, votre Sainteté, mais le Père Aubé est coriace; il
est le seul homme dont je crains la résilience.
- Comprenez, mon enfant, que les scandales récent de torture à
Guantanamo ne doivent pas réfréner vos méthodes pour obtenir
une confession. Mais le Père Aubé est un homme astucieux; si
nous lui donnons ensuite la parole au procès, il tentera de
s’attirer la sympathies des cardinaux. Afin de prévenir un
revirement déplorable, il est souhaitable qu’il ne parle plus, une
fois qu’il aura été soumis à la Question.
- Je ne peux tout de même pas lui couper la langue, votre
Sainteté, l’Édit de 1252 interdit la mutilation.
- Tant que l’aveu est spontané et n’est pas fait sous la force de la
douleur, vous respectez l’esprit de la loi. Nous avons préparé vos
équipements habituels, mais j’ai aussi autorisé le Cardinal
Eymeric à mettre à votre disposition notre arme secrète venue de
Chine.

Le visage du Grand Inquisiteur s’illumine.

- La…

La Saint homme opine de la tête…

- Alors je crois savoir comment le faire craquer.

Le Cardinal entre en catastrophe.

- Le prisonnier est arrivé, sire.

Le Pape présente sa bague à son fidèle procureur.

- Allez, mon enfant, la chrétienté compte sur vous.

Torquem embrasse la bague et s’élance à la suite du Cardinal. Après de
longs escaliers qui s’enfoncent dans les caves du Vatican, les hommes
arrivent au bout d’un sombre corridor de pierre. Une lourde porte grince
et leur révèle le Père Aubé, immobilisé sur une chaise de contention. Le
scribe prend sa plume d’oie, la trempe dans un encrier et attend le
début de l’interrogatoire.

- Père Aubé, nous nous retrouvons finalement!
- Torquem, ce procès est une mascarade!
- Ne gaspillez pas votre salive Père Aubé, ce scribe ne notera que
votre confession.
- Torquem, vous n’êtes qu’une ordure au service d’une Église
gangrenée.
- Père Aubé, vous êtes accusé d’hérésie, de profanation de la
Sainte Étoffe et de blasphème. Vous avez été rappelé à l’ordre,
semoncé et frappé d’anathème par le Saint-Siège et pourtant
vous avez poursuivi vos efforts de perversion par la pratique et le
prosélytisme de la doctrine Libre-Esprit. Vous serez jugé devant
le Pape et les Cardinaux aujourd’hui et brûlé avec vos livres.
- Quels livres?
- Père Aubé, reconnaissez-vous avoir écrit le recueil de nouvelles
érotiques Chair à Canon?
- Absolument pas!

Torquem s’approche d’une table et y prend une longue aiguille d’acier. Il
se place derrière le prisonnier.

- Jean-François Aubé, ce n’est pas très discret comme
pseudonyme, Père Aubé…
- Ce patronyme est une coïncidence, je…

C’est à ce moment que Torquem lui enfonce la fine aiguille dans le cou
jusqu’à la moelle épinière. Le Père Aubé fige, et constate qu’il ne
ressent plus rien en bas de sa pomme d’Adam. Il est paralysé et
insensible.

- Comme vous le constatez, Père Aubé, j’ai développé de
nouvelles techniques dérivés de l’acupuncture. Cette paralysie
est temporaire, mais diablement efficace.
- Avez-vous l’intention de me torturer les oreilles, Torquem?

L’Inquisiteur fait signe au Cardinal. Ce dernier ouvre un rideau révélant
une Chinoise d’une beauté époustouflante. Nue, elle s’avance en
silence et vient s’agenouiller sur un coussin de velours placé au pieds
du captif. Alors qu’elle ouvre la braguette du paralysé, Torquem en fait
la présentation.

- Maï Tso est la digne représentante de l’école de mimétisme
animal de Gangztsui, où elle a été éduquée à l’art millénaire de la
fellation sifflée. Elle maîtrise particulièrement le chant de
l’hirondelle printanière. Elle est, comme la tradition l’exige, vierge.
Elle va s’exécuter sur vous Père Aubé, mais vous ne sentirez
rien. Dommage, n’est-ce pas?
- Encore faudrait-il que je bande, Torquem. Une faille importante
dans votre infâme subterfuge.
- Sachez Père Aubé, que le Viagra est maintenant disponible sous
forme liquide.

L’inquisiteur plante une seringue directement dans le cœur du
prisonnier, lui injectant le puissant médicament. Rapidement sa verge
flasque adopte ses proportions légendaires.  Maï Tso écarquille les yeux
devant ce spectacle et prend alors une grande respiration. Elle entame
avec sa fellation une imitation parfaite du gracieux volatile au sortir de
l’hiver; une performance superbe qui aurait impressionné les plus
grands musicologues par l’usage singuliers de nuances harmoniques.

La divine prestation est entrecoupée des grognements du Père Aubé,
qui n’arrive pas à détacher son regard des lèvres de la belle
musicienne. Son flegme légendaire commence à fléchir alors qu’opère
un des aspect sournois des mélodies issues de l’École de Gangztsui :
leur effet de sérums de vérité sur celui qui se fait jouer. Le Père Aubé
sue à  grosse gouttes, son cerveau s’embrouille et son attention
s’enfonce dans un tunnel obsessif. Il veut goûter ce plaisir divin. Sentant
que le moment est venu, Torquem se penche à l’oreille du torturé :

- Si je retire l’aiguille, Père Aubé, vous connaîtrez enfin l’extase
millénaire de Gangztsui.
- Non, je.. non… argh…
- Reconnaissez-vous avoir commis le recueil Chair à Canon?
Avouez!
- OUI!!!!!!

Torquem retire l’aiguille d’un coup, le Père Aubé recouvre ses sens et
explose instantanément dans la bouche de l’artiste qui recule par la
force du jet. La verge du captif libère un jet continu de sperme
éclaboussant la musicienne, le plancher, le mur et dans un spasme
final, le chandelier suspendu au plafond. Le Père Aubé plonge aussitôt
dans un état catatonique profond. Le scribe inscrit la confession sur le
parchemin. Torquem ordonne le début du procès.

- À la salle d’audience, nous n’avons pas une minute à perdre!

Tous s’engouffrent dans un ascenseur express, et cinq secondes plus
tard, ils entrent dans la grande salle d’audience où un bûcher a été
préparé. Le Père Aubé est placé au centre du bûcher, sur une pile de
recueil de Chair à Canon, et Torquem s’avance triomphalement vers le
Pape qui préside le procès.

- Grand Inquisiteur Général, avez-vous obtenu une confession?
- Oui, votre Sainteté.

Torquem remet le parchemin à un très vieux cardinal. Son approbation
silencieuse se communique à toute l’assemblé, alors que la confession
circule de main en main jusqu’au Pape. Il rend aussitôt le verdict :

- Père Aubé, vous êtes reconnu coupable d’hérésie, de profanation
de la Sainte Étoffe et de blasphème. Votre sentence est la mort
par autodafé.

Un bourreau à cagoule noire s’avance en tenant un exemplaire du
sulfureux recueil. Il l’allume avec un briquet et s’apprête à le lancer dans
le bûcher.

C’est à ce moment que la salle est prise d’assaut par une armée de
collégienne en jupe à carreaux. Brandissant de curieuses armes, elles
s’introduisent en fracassent les vitraux et en émergeant de portes
secrètes. En une seconde, elles sont partout; l’une d’elle menaçant le
Pape d’un lourd pistolet, une autre éteignant la flamme du livre ardent
d’un jet d’extincteur.

Le Pape éructe :

- Où sont mes Zouaves? Où sont mes Zouaves?

Un rire pourfend la salle : tous se retournent vers le vitrail éclaté pour
voir une grande silhouette à contre-jour. C’est le Frère Petit.

- Acquittez le Père Aubé maintenant. Sinon ces collégiennes feront
un carnage avec leurs canons à multi-orgasme instantané, nous
prendront le contrôle du Vatican et votre pontificat sera terminé!

Alors que quatre collégiennes détachent le corps inerte du condamné, le
Pape réfléchit en silence. Avec son âge avancé, il sait que son cœur ne
survivrait pas à une telle décharge. Le visage du vieil homme
s’assombrit et il déchire la confession.

Torquem explose de rage et s’élance vers le Père Aubé en brandissant
un poignard, mais il est arrêté dans sa course par la décharge
fulgurante d’une guerrière de l’amour. Il s’effondre au sol, secoué de
spasmes, la bave au lèvre comme un chien enragé. Le commando
évacue les lieux rapidement, laissant derrière eux le Pape et les
Cardinaux qui observent les convulsions du tortionnaire avec un
mélange de dégoût et d’envie.
 
Longue vie au Père Aubé!


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© Denis McCready 2007