Lotus
TEXTE LU AU CABARET LITTÉRAIRE DES AUTEURS DU DIMANCHE
18 MARS 2007 AU DIABLE VERT

Lotus

Après plusieurs jours sans médicaments, mon cerveau était de nouveau envahit de
démons qui tentaient de s’emparer de ma raison. Ne voulant par terminer ma nuit entre
leurs griffes, je quittai mon appartement, aspiré par la ville silencieuse dans cette nuit
d’hiver, incapable de m’arrêter de marcher, comme si je devais bouger pour continuer
de respirer. C’était marcher ou perdre la tête. J’ai passé la nuit entière à errer dans une
ville opaque, où les chiens aboies et les enfants pleurent.

Au bout de ma nuit, j’étais étrangement euphorique, la fatigue m’ayant quasiment
enlevé le goût de la mort. Soudainement, un vent fulgurant se leva, une tempête se mit
à blanchir les trottoirs à une vitesse folle. Après quelques minutes, j’étais en plein
blizzard, aveuglé. Je devais rentrer rapidement, un raccourci par le chemin de fer était
opportun.

***

Elle gisait simplement entre les rails de trains, nue, en boule, la blancheur de sa peau
semblait illuminer la nuit, et son visage était ombragé par une cascade de cheveux
noirs. Je perçu sa faible respiration en m’approchant, et à la recherche du pouls, je
constatai qu’elle était glacée. Il fallait agir rapidement, sinon elle mourrait d’hypothermie.
En le prenant dans mes bras je fus surpris par sa légèreté, par la finesse de ses os; son
visage se révéla, ses cheveux glissant comme un grand mouchoir de satin. Elle était
asiatique, probablement japonaise, et d’une beauté phénoménale. Je repris mes esprit
quelques instants, un faible gémissement me rappelant que le temps pressait. Je devais
l’amener au chaud rapidement.

***

Emmitouflée maladroitement dans une couverture de laine, incapable de boire le thé
chaud que je lui avait préparé, elle dépérissait rapidement, empreinte à un sourd délire.
Il n’y avait qu’une solution pour la sauver : la chaleur corporelle. Je me déshabillai
complètement, les radiateurs de la chambre monté à bloc, et je l’enveloppai de mon
corps. Transie, elle respirait faiblement. Je remarquai alors un subtil tatouage rose sur
sa nuque, à peine perceptible: une fleur de lotus. Je posai doucement mes lèvres sur ce
dessin raffiné et je sentis rapidement son sang se mettre à bouillir. Elle se pressait
contre moi, prenant ma main de la sienne et la glissant doucement vers son pubis. Ses
doigts délicats tremblaient légèrement, mais son geste était sans équivoque: elle mena
mes doigts à son sexe, déjà humide, et m’intima un lent mouvement, soupirant
profondément sous mes caresses. En quelques minutes, elle étaient brûlante, sa peau
gardant sa blancheur immaculée, ses joues trahissant son changement radical de
température par un léger halo rose. Sa bouche rouge vif, entrouverte, laissait échapper
un flot continu de mots soupirés en japonais. Elle perçu rapidement mon trouble, et
relevant les fesses, offrit sa croupe, en cherchant ma bouche de la sienne.

***

Après plusieurs jours de sexe intense, entrecoupés de raids affamés sur mon frigo pour
reprendre nos énergies, nous n’avions toujours pas échangé un seul mot. Elle
demeurait muette, sauf pour ses soupirs en japonais dans nos étreintes, qu’elle
agrémentait de morsures à mon cou. Ces morsures devenaient plus intenses à mesure
que nous apprenions à jouir ensemble. Puis, dans l’emportement, alors que son corps
entier était sous l’emprise d’un orgasme puissant, elle perça ma peau, faisant couler le
sang. Je ne sentis presque rien, mais lorsqu’elle se releva, je vis ses lèvres maculées.
Elle eut un sourire désarmant, un discret mouvement de langue pour n’en perdre
aucune goutte. J’étais déjà profondément amoureux d’elle, bouleversé par sa beauté,
obsédé par son corps. Étrangement serein et calme depuis son arrivé dans mon
appartement, mes psychoses avaient curieusement disparues et je n’avais pas touché
un seul de mes médicament depuis des jours; perdre un peu de sang m’apparaissait un
maigre tribut à payer pour tant de bonheur.

***

Au bout de plusieurs jours, je commençais à faiblir; je ne pourrais pas me vider de la
sorte très longtemps, malgré la vitesse surprenante avec laquelle mes plaies se
refermaient. Alors qu’elle était plongé dans un sommeil profond et quasi comateux,
j’entrepris une rapide recherche sur internet. Le site japonais Succubis Lovers -
Amoureux de Succubes - m’informa rapidement des aspects typiques d’une relation de
la sorte : sexe transcendant, euphorie quasi mystique, difficulté d’intégré sa conjointe
dans sa vie de tous les jours. Plusieurs malheureux y laissait leur vie, incapable de se
défaire de leur dépendance sexuelle. Les succubes-vampire avaient émergées des
ténèbres il y a 500 ans, invoquées par le Shogun Tanaka qui avait eu recours à elles
pour venir à bout de son rival, Hiromi. Les succubes lancées contre Hiromi avaient été
redoutables, ensorcelant au passage tous les samouraïs de sa garde personnelle, et
vidant le Shogun de son sang dans une orgie funeste, ne laissant qu’un cadavre pré
momifié. Un seul homme avait su résister ce soir là : le capitaine Takamori avait séduit
la Reine des Succubes, et n’avait due son salut qu'à une libido exceptionnelle et une
endurance physique propre aux militaires d’expérience. Toutes les succubes
retournèrent dans les enfers, sauf la Reine, qui abandonna son règne et enfanta du
capitaine une fille prénommée Mariko. Le peintre Miyoma la prit comme modèle lorsqu’il
entreprit de raconter cette légendaire nuit, plus de vingt ans plus tard. Sur la gravure
plusieurs fois centenaire, Mariko ressemblait étrangement à ma Fleur de Lotus. J’étais
en présence d’une femme aux origines magiques, et je ne voulais pas la perdre. Le
calme mental que sa présence m’apportait, les jours intenses de sexe dans mon
appartement surchauffé, la perte d’une quantité de sang importante, tout ça avait eu un
effet corrosif sur la confusion dans laquelle je vivais depuis tant d’année : j’eus une
révélation. Alors que ma partenaire voguait dans les songes de son pays lointain,
j’élaborais mon plan pour survivre et tirer avantage de l’occasion unique qui m’était
offert.

***

Bienvenu Monsieur Pelletier, qu’est ce que je peux vous offrir comme séance
aujourd’hui? Prendriez-vous un massage shiatsu en plus, ou simplement la saignée? Un
complet. Oui, je vous comprends, c’est une démone! Ce sera 1000 dollars. Merci. Oui,
c’est très occupé, on tourne à plein régime. Comme je n’ai qu’une seule thérapeute, on
ne peut pas ouvrir d’autres succursales. Saviez-vous que la saignée était préconisée
par Hippocrate. Tombée en désuétude depuis le 19e siècle, la saignée connaît
maintenant un regain de popularité dans le cercle des médecines alternatives. Bonne
séance.

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© Denis McCready 2007