Nonchalance
TEXTE LU AU CABARET LITTÉRAIRE DES AUTEURS DU DIMANCHE
19 FÉVRIER 2006 AU DIABLE VERT
Personnage imposé : un chef
indien célèbre
Moctezuma est debout devant Cortés, s’exprimant en langue
Aztèque. Un indien
interprète les mots du monarque de Mexico pour le Conquistadores
espagnol :
Sous-titre
« Je suis heureux de votre présence, certainement vous
êtes ceux dont nos aïeux ont
prédit l’arrivée, venant d’où le soleil se
lève pour régner sur ces contrées. »
Cortés acquiesce de la tête en souriant. Zoom out pour
découvrir que les 450 soldats
espagnols sont entourés de milliers de figurants Aztèques.
Narrateur : Ainsi, malgré la supériorité
numérique des Aztèques, dont la population
s’élevait à plus d’un million d’individus, Cortés
compris ce jour-là qu’il prendrait Mexico; il
savait qu’un peuple vaincu dans l’âme, est déjà
à moitié conquis.
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Guy, étendu dans son Lazy-Boy, un bol de pop-corn posé
sur son gros ventre, sirote
son Pepsi et prend une note mentale. Demain il relatera ce fait
à Julie, la réceptionniste
de la compagnie de conduits d’aération où il travaille
depuis 15 ans. Julie aime les
détails historiques, Guy adore les lui raconter. Il aura alors
le loisir de zieuter son
décolleté plongeant, car elle doit constamment reporter
son regard vers la console pour
relayer les appels. Guy n’est pas un mauvais gars. Il sort son
recyclage, donne de la
monnaie aux Inuits saouls du Carré St-Louis, et aide parfois sa
voisine Juanita à porter
ses sacs d’épicerie.
Retour à l’émission : Logo LA CHUTE DE MEXICO en lettres
faussement mexicaines
superposées sur une image de temple et de coffres remplis d’or.
Dans l’appartement de gauche, Judith est en mode multi-tâche.
D’un œil, elle regarde le
documentaire montrant les premiers combats Aztèques et
Espagnols, des affrontements
sanglants dont l’issue ne fait pas de doute. D’un autre œil, elle
s’affaire sur son écran
d’ordinateur où elle clavarde avec un gars de Vancouver,
Skunkass, tout en consignant
dans son journal intime sur Internet le récit de sa
journée. Elle raconte son errance dans
la cuisine à la recherche de pain, son premier joint, sa
bouffée d’angoisse à la réception
de son courrier – que des comptes à payer – et son
après-midi à chercher sur Ebay des
T-Shirt à paillettes vendus dans une boutique de Londres entre
1976 et 1982. Skunkass
déblatère sur le film Manga Japonais hyper violent qu’il
a regardé hier, s’étendant sur la
scène des écolières violées par des
lézards géants. Mariko, le surnom de Judith,
commente positivement les viols en soulignant que c’est
rafraîchissant en été, puisque
les lézards ont le sang-froid. Elle tape un clin d’œil et
continue de déverser dans son
journal des phrases au symbolisme juvénile. Judith passe la
plupart de son temps
devant l’ordinateur, parce qu’elle travaille comme animatrice 3-D pour
une boîte
d’animation de Montréal; ce soir, elle aura l’occasion de voir
son travail des derniers
mois dans son contexte final.
Malgré la musique tonitruante de Judith, la voix du narrateur
omniscient et détenteur de
toutes vérités décrit la progression des combats
qui mènent jusqu’au terrible siège de
Mexico.
Dans l’appartement en bas de Judith, Juanita, Mexicaine d’origine
Indienne, tente
d’endormir ses deux enfants malgré la musique d’en haut et les
vociférations de
l’appartement de droite. Elle est venue au Québec avec son mari
qui travaille à la
collecte des fruits et légumes, un travail difficile, mais
lucratif, qui assure à leur famille de
quoi vivre pendant six mois. Diego n’est toujours pas rentré
car, à la fin de la saison, les
journées s’étirent et il ne refuse jamais le temps
supplémentaire. Juanita n’a pas de
télévision, ce petit appartement prêté par
la cousine de Diego est presque vide. Elle
raconte à ses deux fils un vieux conte Aztèque, un
récit transmis oralement par les
anciens, et qui a survécu de bouche à oreille depuis
1521, année de la chute de Mexico.
Elle décrit le combat final contre l’envahisseur espagnol,
où un grand guerrier nommé
Opochtzin s’est paré de la tenue du hibou-quetzal. Cet
héritier de Moctezuma jeta
l’épouvante et la mort chez l’ennemi, mais en vain. Juanita
ajoute quelques détails sur le
courage de Opochtzin. Les deux garçons frissonnent de plaisir,
blotti dans ce petit lit,
rêvant de valeureux combats.
Le mur entre les deux appartements est mince et elle entend clairement
l’homme d’à
côté argumenter violemment à voix haute. Juanita ne
comprend pas le français, elle
ignore donc l’objet de sa colère.
C’est que Paul, qui habite à côté de Juanita, est
très en colère. Pas contre la musique
de Judith, dont il n’a que faire, pas de la lourde démarche de
Guy à toutes heures de la
nuit. Non, Paul est en colère contre la société.
Assis à une petite table rempli d’outils
hétéroclites, Paul est affairé à souder.
Son
attention est concentrée sur un fil qu’il tient en place sur une
vis. Ses yeux s’illuminent
lorsque le petit nuage de fumée s’élève,
résultat du fer à souder y rencontrant une tige
de plomb. Il soupire lentement, dépose ses outils,
s’éloigne doucement de la table et
prend une grande respiration.
Reportant son regard sur le documentaire qui joue en sourdine à
la télévision, il voit une
scène de famine du siège de Mexico, un enfant
Aztèque, aux joues creusées par un
maquillage savant, mastique faiblement une racine puis, recevant la
consigne du
réalisateur, laisse tomber sa tête sur le
côté. La voix lointaine du narrateur énonce les
milliers d’Aztèques morts de faim durant le siège. La
comédienne qui joue sa mère lève
les bras au ciel, la grue s’élève alors lentement
au-dessus d’elle, découvrant une rue
reconstituée de Mexico, où des dizaines de faux cadavres
gisent immobiles entre les
maisons de terre cuite.
Le sang de Paul ne fait qu’un tour. Il se relance dans une tirade
tonitruante à propos du
ministre de l’emploi et des affaires sociales, éructant sur sa
manière de balayer du
revers de la main les revendications des assistés sociaux, les
nouveaux colonisés selon
Paul. Lors d’un point de presse qui a suivi une manifestation à
laquelle Paul a participé,
le ministre a dit qu’il se pencherait éventuellement sur la
problématique, répétant sans
convictions que les moyens hérités de la
précédente administration limitaient sa
capacité d’agir. Écoutant une question posée par
un journaliste, il retira son mouchoir de
soie de sa poche, et nettoya ses lunettes d’un geste mou, tout en
fixant le vide. Malgré
ses 45 ans, il avait déjà l’air d’un vieillard.
Ouvrant avec précaution un paquet d’explosif enveloppé de
papier ciré, Paul se repasse
constamment dans la tête des images de files d’assistés
sociaux à la banque le premier
du mois, des longues files d’attentes aux comptoirs alimentaires
à la fin du mois, et le
discours de son ancien professeur de science politique. Cet homme
érudit et militant,
avait tout au long du semestre exposé l’abjecte exploitation du
continent américain. Il
avait lancé un jour cette phrase à propos de la
libération des esclaves d’Haïti: l’esclave
n’a d’autre outil que les armes pour recouvrer sa liberté.
Dans l’appartement en haut de Paul, Guy est rivé à son
écran. Sans arrêter de
mastiquer, il est subjugué par la fin du siège de Mexico.
Le narrateur rapporte les écrits
de Bernal Diaz del Castillo, officier de Cortés et témoin
oculaire de la scène :
« Pendant trois jours et trois nuits, les trois chaussées
furent absolument couvertes d’Indiens, de femmes et
d’enfants sortant à la file, sans discontinuer, si sales, si
jaunes, si infects, que c’était pitié de les voir. »
Dans un assemblage de figurants et de décors créés
en trois dimensions par ordinateur,
on voit un million d’Aztèques fuir Mexico, défilant en
vaincus devant les soldats
espagnols. Cette scène hybride a été
réalisée sur logiciel Maya par Judith, qui saute de
joie sur sa chaise. Elle écrit une phrase à Skunkass qui
résume succinctement son état
d’âme : c’est cool de passer à TV, c’est poche
d’être Aztèque, j’ai faim.
Juanita termine son récit à ses garçons,
déjà assoupis. Elle leur répète ces
paroles,
venues à travers les âges, raconter le destin tragique du
peuple de Moctezuma :
« Les pleurs se répandent, les larmes ruissellent
là-
bas à Tlatelolco. Où allons-nous? Oh, mes amis,
c’était donc vrai? Les voici qui abandonnent la cité de
Mexico, la fumée s’élève, les brumes
s’étendent…
Pleurez, mes amis. Sachez bien qu’avec ces faits,
nous avons perdu le peuple mexicain. »
Paul, n’ayant pu se retenir de regarder la fin du documentaire, est
pris à la gorge par
une compassion soudaine et artificielle pour un peuple qu’il ne
connaîtra jamais. Mais il
tient maladroitement le fer à souder trop près de la
brique d’explosif, et réprimant une
larme, déclenche le cataclysme. L’explosion le pulvérise
et souffle le mur de
l’appartement de Juanita, la tuant, elle et ses fils,
instantanément. Le plafond de Guy
cède et tombe d’un étage écrasant le peu qu’il
reste de Paul dans un fracas
épouvantable. Guy, indemne, toujours assis dans son Lazy-Boy,
complètement sonné,
n’arrive pas à détacher ses yeux de la
télévision de Paul qui a miraculeusement
survécut. Le générique roule lentement sur une
musique mexicaine lente et larmoyante.
Judith a été projetée de sa chaise, s’est
cogné la tête et ne retrouvera conscience qu’à
l’hôpital plusieurs heures plus tard. Au bout d’un moment
SkunkAss s’impatiente et
tape - Hello? Hello? - puis conclut en tapant: Bitch.
Quelques jours plus tard, la catastrophe les ayant soudainement
liés d’amitié, Guy et
Judith accompagnent Diego à l’aéroport. Il rentre au
Mexique avec les trois cercueils.
Diego, inconsolable, promet de revenir une semaine plus tard pour
terminer son contrat
dans les champs, désireux de donner à Juanita et ses fils
un monument funéraire
flamboyant.
Questionné aux nouvelles sur les conditions de vie des
travailleurs saisonniers, le
Ministre répond nonchalamment qu’il étudiera la question
à la prochaine réunion du
cabinet.
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© Denis McCready 2005