Patate
TEXTE LU AU CABARET LITTÉRAIRE DES AUTEURS DU DIMANCHE
19 MARS 2006 AU DIABLE VERT


Contrainte : doit se passer durant la révolte des Patriotes

Mon nom est Denis McCready,
je suis le fils de Bernard McCready,
qui est le fils de Joseph McCready,
qui est le fils de Edouard McCready,
qui est le fils de Robert McCready,
qui est le fils de Henry McReady.

Nous sommes tous nés au Québec, sauf Robert qui est né au Bas-
Canada, et Henry qui est né en Écosse.

Ce texte est librement inspiré d’un fait réel que mon cousin de
Québec a trouvé en faisant des recherches généalogiques. Il s’agit
d’un jugement de la Cour de Québec contre Henry McReady, pour
avoir vendu illégalement de l’alcool dans des

« contenants de moins de 1 gallon ».



C’est une nuit froide de l’automne 1838, à St-Romuald, un petit
village en face de Québec qu’on appelle aussi New Liverpool, à
cause du fort trafic maritime en partance pour cette ville d’Angleterre.
La famille d’Henry McCready et Emily Casey dort à poings fermés
lorsque la porte de leur maison est ébranlée par une série de coups
empressés. Le sang d’Henry ne fait qu’un tour, et il se dépêche
d’ouvrir avec la ferme intention de flanquer son poing dans la face de
celui qui dérange son sommeil. Mais son élan est arrêté en voyant le
visage atterré de son ami, Aldéric Landry, essoufflé et peinant à
s’exprimer. Henry frissonne malgré son juste-au-corps de laine et
s’impatiente en attendant une explication. Puis il entend deux mots
qui le glacent : soldats Anglais. Henry referme la porte en coup de
vent, puis ressort en enfilant un pantalon de laine. Il met ses bottines
rapidement et entraîne Alderic le long d’un petit chemin, vers son
magasin général. La nuit est éclairée par un fond de lune, derrière les
nuages. Henry ouvre la porte du magasin avec une grosse clé et
pousse Aldéric dans la noirceur. Il s’arrête un instant, écoute la nuit,
puis rassuré, il entre à son tour.

Malgré la noirceur, il trouve à tâtons une petite lampe à l’huile et
craque une allumette. Baissant minutieusement la mèche pour ne
garder qu’un mince filet de lumière, il fait signe à Alderic de le
rejoindre. Les deux hommes tirent instinctivement deux barils de
bois, et s’assoient face à face, derrière le grand comptoir de chêne.
Henry a taillé ce comptoir d’une seule pièce de bois, dans le premier
arbre qu’il a coupé en arrivant au pays, il y a 25 ans. Parti dans la
forêt avec sa hache et sa scie, il était déterminé à ramener ce qui
allait devenir le socle de tout son commerce. Il en rêvait depuis son
départ d’Écosse, et l’avait choisi avec soin. Au premier coup de
hache, il avait prononcé le nom de son père, mort pendant la
traversé, et récité ainsi le nom de tous ces ancêtres à chaque coup,
comme une prière. Henry voulait les apprendre à ses enfants un jour,
enseigner le passé à cette future génération qui naîtrait sur le
nouveau continent.

Alderic reprend lentement des couleurs. Henry ouvre un gallon de
whisky, et verse deux verres de ce précieux nectar importé de son
pays par un ami marin. Ce dernier effectue la traversé régulièrement :
un voyage d’immigrants vers la Bas-Canada, un voyage de bois vers
les vieilles îles. Pour faire un peu plus d’argent, et parce qu’il aime
bien trinquer avec les marins du coin, Henry en sert au verre, en
totale contravention avec sa licence de magasin général

Aldéric boit une grande gorgée et regarde son ami Henry dans les
yeux. Plus de 25 ans s’étaient passés depuis leur rencontre sur les
quais de Québec. Henry débarquait alors sans un sou, avec de
simples outils; Aldéric effectuait du transport de marchandise entre
les deux rives, tel un nain parmi les géants, avec sa modeste
chaloupe amarrée entre les transatlantiques. Il avait repéré Henry,
qui d’un air ébahi observait une imposante cargaison d’arbres être
chargée à bord du navire voisin. Ils avaient discuté tant bien que mal,
l’un en français, l’autre en écossais, aboutissant à l’anglais par
défaut, malgré leurs haines commune des conquérants de la
Nouvelle-France. Leur amitié grandit au fil des ans, tout comme leur
haine de l’Empire.

Henry brise le silence :
- Qu’est ce que t’a fait aux Red Coats?
- Henry, tu l’sais… Mon cœur est avec les Patriotes. Pis là j’les
aide à transporter des armes.
- Pourquoi tu fais ça, Ald? Tu veux finir en haut d’une potence?
- On n’a pas le choix, Henry. C’est ça, ou on les laisse nous
passer sur le corps…

Henry boit une gorgée en silence. Il se marmonne à lui-même
« Bloody Sassenachs… », une expression péjorative pour désigner
les Anglais. Puis il explose :
- Ald! Ils sont malade tes amis! Ce n’est pas le moment de
commencer une autre guerre! L’hiver s’en vient!
- Henry, viens avec nous autres… On a besoin d’hommes
comme toi… T’es toujours le premier à te jeter dans la mêlée
quand il y a une bataille…
- Mais là, tu parles de guerre, Ald. Des guns, pis des morts…
J’suis pas d’ici, moi pis j’veux que mes enfants aillent la paix…
J’ai mangé trop de patates dans ma vie pour perdre mon steak
avec des affaires de politique.
- Henry, les Patriotes avaient la majorité au Parlement en 1834!
Pis là on est en train de se faire manger la laine sur le dos… 
On fait quoi?
- Je l’sais pas, mais tu l’sais que j’peux pas. J’ai marié une
Irlandaise qui a de l’argent, c’est Emily qui a payé pour tout ça
– il désigne le magasin général d’un grand geste – je l’aurais
marié juste pour ses beaux yeux, la bonnie, mais ça venait
avec une condition : on est égal en business. Aussi bien que
j’ai envie d’aller casser du « bloke », j’peux pas. J’viens d’un
pays de grosse misère, Ald, puis ici je me suis bâti une
nouvelle vie. Je ne veux pas perdre ça, j’ai travaillé trop fort.
- Tu es en train de me dire que tu ne te battras pas pour ta
liberté, juste pour garder ton matériel?
- Je ne serais pas le premier, dans ce coin de pays, puis
certainement pas le dernier.
Aldéric soupire. Il reprend une autre gorgée de whisky, tousse un
coup et s’essuie sur le revers de sa manche.
- Bon, je m’en vais te laisser tranquille.
- Tu ne veux pas attendre ici, pendant que ça se calme? Il y a de
la place dans la cave à patate.
À ce moment, des pas s’approchent rapidement et la porte résonne
sous les coups de crosse de fusils.
- Ouvrez!!!
Alderic fige. Henry se lève d’un trait et, profitant du bruit sur la porte,
pousse Alderic sur le plancher, le cachant derrière le comptoir. La
serrure cède, et le capitaine fait son entrée, enveloppé dans la lueur
de leurs torches. Henry ne sourcille pas, et nonchalamment,
empoigne un torchon.
- Qui êtes-vous? demanda le capitaine.
- Le propriétaire, monsieur, mon nom est écrit au dessus de la
porte que vous venez de briser. Je viens de fermer, mais je
peux vous offrir un verre pour la route…
Décontenancé devant son flegme, le capitaine refuse mollement. 
- Euh…Non. Nous cherchons un sympathisant Patriote. Vous
n’avez pas vu de Français dans les parages?
Alderic se recroqueville du mieux qu’il peut sur le plancher. Sans lui
jeter un coup d’œil, Henry fait le tour du comptoir en se frottant le
menton.
- Non, Capitaine. Personne ce soir, sauf quelques Écossais
assoiffés.
- Vous en êtes certains, vieux? Sinon on va mettre votre
commerce à sac.
Henry affecte faussement un air inquiet.
- Vous n’allez pas me dénoncer, c’est pas un « bothan » ici?

Accentuant le mot « bothan », un terme écossais pour un débit de
boisson illégal, Henry s’étire le bras pour prend le gallon de whisky. Il
ose.

- Il faut que je jette ça dans le fleuve ce soir, sinon j’aurais des
problèmes avec ma femme demain. Ça ne vous dérangerait
pas de m’en débarrasser, Capitaine? Pour réchauffer vos
hommes pendant que vous cherchez ce bâtard de Français. 
Le capitaine a une seconde d’hésitation, puis, le bruit des bottes sur
le balcon trahis l’impatience de ses hommes. Il empoigne le gallon et
sort. Henry le suit jusqu’au balcon. Le capitaine s’arrête sur la route
et se retourne pour lire l’enseigne du magasin.
- Je vais devoir rapporter cet incident, Mr… Mr. McReady, payer
une amende est bien mieux que de se faire incendier son
magasin…

Et les soldats Anglais disparurent dans la nuit.

À l’insu de toute la famille McReady, Alderic se cacha quelques jours
dans la cave à patate et Henry eut soif en silence, en attendant son
prochain arrivage. Fidèle à elle-même, Emily lui fit des remontrances
à propos de la serrure, mais elle ne comprit jamais pourquoi Henry
encaissa sans broncher, ni pourquoi il avait été si content d’aller
payer son amende à Québec.



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© Denis McCready 2006