Pistache
TEXTE LU AU CABARET LITTÉRAIRE DES AUTEURS DU DIMANCHE
22 AVRIL 2007 AU DIABLE VERT

Je lis ce soir un texte en guise de modeste soutien à mon
amie Mehrnoushe Solouki, qui m’avait inspiré le texte sur le thème
CHIRURGIE, lu aux Auteurs du Dimanche le 7 mars 2005.

Les pistaches de la compassion

Lundi : 4 pouces de neiges et un massacre. Vendredi : gros
soleil, une prise d’otage et un emprisonnement. Quelle
semaine de fou!

Je n’ai même pas réagit quand une collègue de travail m’a
mentionné le massacre à Virginia Tech, alors que tombait
derrière elle une muraille de neige dans cette grisaille du
lundi matin. J’étais envahi d’une sourde impression de n’en
avoir rien à foutre qu’un fou tue 32 personnes que je ne
connaisse pas.

Je n’ai même pas pensé à la Polytechnique, malgré qu’une
ancienne collègue de classe y soit décédée en 1989. Je n’en
avais que pour mon travail, et la lourdeur de la semaine qui
me tombait dessus. Il faut être passablement insensible pour
réagir ainsi vous me direz, à moins que ma perception de cet
événement ne fasse partie du même registre des grands 
malheurs du monde, et que ça le rende moins significatif.

C’est qu’en Irak, il y a l’équivalent de deux Virginia Tech – à
chaque jour. Pourtant la hiérarchie des préoccupations
médiatiques, et celle de la population, semblent laisser les
Irakiens loin derrière. Pas pour moi. Mais que faire? Comme
le Rwanda avant, comme la Bosnie, comme le Darfour, le
citoyen s’indigne, gueule un peu, puis finit par s’essouffler.
Puis il n’y pense plus. Il retourne à la vie quotidienne. Il sort
s’acheter des bleuets mexicains, sans remarquer que le petit
cassot de fruits bleues a traversé plus de 4500 kilomètres de
route, polluant l’air au passage, que ce soit en train ou en
camion. On apprécie des bleuets dans la bouche,
immédiatement; la pollution, on la subira dehors, plus tard.
C’est con, mais c’est un peu ça notre problème.

C’est la même chose avec les gens qui souffrent, s’ils sont
proches de nous, ça nous dérange habituellement plus que
quand s’ils sont loins de nous.  Il y a trois ans, une femme
s’est fait frapper devant moi par une voiture à basse vitesse,
mais avec assez de force pour la projeter dans les airs. Je
n’ai eu aucune chance d’empêcher l’accident, car elle
marchait deux mètres devant moi. Trop loin pour intervenir,
mais assez proche pour tout ressentir. Le conducteur n’avait
pas fait son arrêt. Il pleuvait de la neige fondante; la femme
penchait son parapluie en direction de la voiture, ne voyant
rien. J’ai perçu que la voiture ne ralentissait pas, mais il était
trop tard. C’est comme le glissement du Canada vers la
fascisme ou le réchauffement planétaire. On perçoit très bien
la tendance, mais il est déjà trop tard.

La femme a atterri mollement, en silence. Pas même un cri.
Sans réfléchir, je signale 911, je dresse un mini-périmètre de
sécurité, j’administre des paroles rassurantes tout en donnant
notre emplacement à la téléphoniste, j’insiste auprès de la
femme qu’elle ne doit pas bouger en cas de blessure à la
colonne vertébrale. Elle dit qu’elle a froid sur l’asphalte
mouillée : instantanément une personne accourt avec un
manteau pour la couvrir en attendant l’ambulance.

En 60 secondes, nous étions cinq personnes autour d’elle à
la protéger, à la rassurer, à occuper le terrain tant que les
ambulanciers et policiers ne seraient pas là.

On ne s’est même pas consulté, on ne s’est pas dit : Toi, t’as
tu le temps? Ouf! J’ai un cours d’université. Moi, ma blonde
m’attend… Non, rien de ça. Soudainement l’urgence était
devant nous, quelqu’un souffrait. On est resté, puis à l’arrivée
des secours on s’est dispersé naturellement, sans regarder
en arrière. J’ai donné mes coordonnées à un policier, puisque
j’étais un témoin de l’incident, puis je suis rentré. J’ai appris
une semaine plus tard par le chum de la victime qu’elle
n’avait qu’une micro-fracture au crâne. C’est tout. Tant mieux.

Vendredi, je m’achète un sac de pistache d’Iran, le plus gros
producteur de pistaches au monde!. Je les prends
légèrement salées, comme je les aime. J’en aurai la langue
brûlée un jour ou deux, mais c’est tellement bon! Bien sur, je
me suis fait la réflexion : c’est loin l’Iran, ça vient en bateau,
de l’autre bout du monde. Mais on peut tout de même pas
manger des grains de maïs à vache ou des chips juste parce
que ça vient du Québec.

Puis au cours de la journée, on annonce une prise d’otage à
la NASA. Ça l’air bizarre pour vous, mais quand il y a une
prise d’otage au Johnson Space Center de Houston, je me
sens plus interpellé que par l’événement Virginia Tech. C’est
parce que depuis deux ans je travaille sur une série
documentaire sur la planète Mars. Et je connais quelques
personnes qui y travaillent. Mes équipes de tournage y ont
filmé à plusieurs reprises et la majorité de nos archives
proviennent de la NASA. Je me sens pour ainsi dire, un peu
lié à eux malgré tout. L’événement est en cours, on n’a que
peu de détails.

Mais ce qui m’a vraiment bouleversé ce vendredi, c’est le
courriel que j’ai reçu d’une personne que je ne connais pas.
C’était intitulé «  information about franco-iranian filmmaker »
- Information à propos d’un ou d’une cinéaste franco-
iranienne. J’adore le cinéma iranien, alors j’ai ouvert le
courriel pour voir de qui il s’agissait : Makmalbaf?
Kiarostami? Il y avait un message laconique demandant de
faire circuler un document Word avec l’adresse courriel d’un
premier consul Français.

Le document était intitulé « Campaign to free Franco-Iranian
film maker1.doc ». Campagne pour libérer un (ou une)
cinéaste Franco-iranienne. Déjà c’était un peu plus précis. Il
s’agissait probablement d’un dissident politique.

La situation actuelle entre l’Iran et les USA est assez tendue
à cause des ambitions de l’Iran de développer un programme
nucléaire civil; ambitions que les USA et Israël interprètent
comme une volonté de se doter d’armes de destructions
massives. Situé géographiquement entre l’Irak et
l’Afghanistan, l’Iran est actuellement l’objet, dans la région du
golfe Persique, de préparations militaires imposantes par les
USA. Avant, il s’agissait de peut-être en avoir pour être dans
le trouble, maintenant il ne faut que l’infime soupçon d’une
intention pour être menacé de se faire rayer de la carte.

Un peu parano, j’ai scanné le document Word, afin de vérifier
s’il contenait un virus. Non, mais c’est vrai, imaginez un virus
caché dans une pétition contre le réchauffement climatique
ou un appel à sauver le Darfour. Avec les années, je jettent
automatiquement les courriels de loteries et de Viagra, mais
un courriel faisant appel à ma bonne conscience, je ne prend
pas de chance.

Et là, j’ai reçu une brique dans le ventre. La lettre racontait ce
qui était arrivé à l’une de mes amies, Mehrnoushe, partie en
janvier tourner un documentaire indépendant en Iran. Elle
avait été arrêtée en février, brutalement questionnée et
forcée de remplir des pages de confessions sur son intérêt
présumé pour les événements des années 80 en Iran – des
années de « nettoyage politique » où de nombreux
opposants au régime de l’Ayatollah Khomeiny sont
« disparus ». C’est comme si quelqu’un d’ici se faisait arrêter
pendant qu’il tournait un documentaire sur le génocide des
autochtones par le gouvernement du Canada.

La lettre précise qu’elle a été libérée sous caution à la fin
Mars, et qu’elle sera traduite en justice pour avoir « menacé
la sécurité de l’état ». J’ai pataugé une bonne heure, tétanisé
par la nouvelle, me demandant bien ce que je pouvais faire.
J’ai envoyé un courriel à ce destinateur inconnu, un autre au
premier consul français, un à Amnistie France, un à Amnesty
UK. J’ai même écrit à un professeur de l’Université de
Montréal qui a enseigné à mon amie. J’ai passé Google et
Yahoo au peigne fin : aucune mention de sa situation.
Silence radio.

Je me prend une autre pistache, puis je m’arrête un instant –
une image me vient. Dans un champ immense d’une plaine
d’Iran, un fermier au visage plissé par le soleil travaille la
terre et fait pousser des pistaches. Une fois récoltées, elles
transitent en camion vers la mer, en vue du long voyage. En
chemin, le gros camion croise une voiture de police où un
agent bien rasé, les cheveux peignés sur le côté, fait sa
ronde. Le même agent qui, quelques semaines plus tard,
reçoit la consigne d’arrêter mon amie.

S’il les objets nous parlaient, nous deviendrions tous fous de
la misère du monde qui existe entre nous et leurs lieux de
provenance. Les iPods confesserait les envies de suicide de
travailleurs chinois épuisés, les bleuets chanteraient la
complainte des enfants mexicains mal nourris, et les
pistaches dénonceraient l’implacable cruauté d’un
gouvernement répressif.

Au moment de lire devant vous ce soir, je suis toujours sans
nouvelles, mais je sait une chose : le goût des pistaches ne
sera plus jamais le même.


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© Denis McCready 2007