Poussières
TEXTE LU AU CABARET LITTÉRAIRE DES AUTEURS DU DIMANCHE
19 DÉCEMBRE 2005 AU DIABLE VERT
À Fanfreluche, Picolo, Friponneau, Picotine, Fantoche,
Pénélope, Fanfan Dédé, Bibiane,
Bobinette, la Souris Verte, Maigrichon et Gras Double,
Michel-le-Magicien, au Major
Plum Pouding, au Pirate Maboule, Loup-Garou, Pico, Centour, Fafouin et
aux autres
survivants des émissions de télévision de mon
enfance.
C’est avec une grande tristesse que nous apprenons le départ
précipité de votre ami
Sol, qui est aussi notre ami à tous. Avec ses grands soupirs et
ses détournements de
mots, il était un des plus grands vagabonds de la langue
française. Il errait dans la
parole, trouvait des perles et nous les rendait au centuple. Et bien il
est parti en voyage,
rejoindre donc Paillasson, son fidèle ami Gobelet, Bobino,
Grujot et Délicat, Dame
Plume, Patof, le Capitaine Bonhomme et bien d’autres. Il s’est
envolé en coup de vent,
soulevant la poussière qui s’était déposé
sur nos années d’enfances, années magiques
passées à découvrir le monde par les yeux et les
oreilles, alors que la télévision était
encore notre amie, et non la boîte à con qu’elle est
devenue. Je sais, je sais, certains me
reprocheront de tomber dans la nostalgie primitive, de faire des
comparaisons de bas
étages entre l’avant et l’après, de tomber dans le
syndrome « dans mon temps, c’était
meilleur… » et de prétendre que le futur n’apporte rien de
bon. Et bien à ces détracteurs
peu inventifs, je dis PROUT! Je m’en fous! Dans mon temps,
c’était meilleur, et tant pis
si vous êtes nés en retard! Les plus jeunes ne connaissent
pas ou peu Sol, mais nous
les vieux croûtons de la soupe à l’oignon du coin de table
dans la cuisine de Madame
machin, on s’en souvient!
Sol, je le connais depuis, depuis… Et bien depuis aussi longtemps que
le Père Noël.
Sauf que Sol, je n’ai jamais arrêté d’y croire, même
à l’âge adulte. En connaissez-vous
beaucoup qui vont voir un spectacle du Père Noël sans leurs
enfants?
Je revois vaguement le salon de mon enfance, avec son mobilier brun, au
centre duquel
trônait notre vieille télé noir et blanc.
C’était une grosse boîte de métal avec deux
antennes télescopiques qu’il fallait ajuster pour trouver le
poste. Parfois mes sœurs
essayaient de replacer l’image, elles tournicotaient en tout sens, sans
résultat; elles
finissaient toujours pas ajouter de la neige au lieu d’en enlever.
Elles se retournaient
alors, vaincues. Je me levais aussitôt, donnais deux trois coups
de manche à balais,
comme si je pilotais un avion invisible, puis l’image redevenait belle.
J’étais le maître!
Détail à ceux qui sont trop jeunes et ont grandi avec le
câble, à l’époque on ne recevait
que 4 chaînes, dont 2 en anglais. Ça limitait efficacement
le nombre d’heure de télé et
augmentait nos heures passées à jouer dehors.
C’était à une époque où les
émissions
pour enfants avaient un but très simple, mais qui semble avoir
disparu de notre lexique :
divertir. Pas éduquer! Pas informer! Pas vendre des bidules
électroniques! Divertir.
Aujourd’hui, les enfants passent trop de temps sur leurs «
ordinosaures », à regarder les
fossiles Internet des autres : pas surprenant qu’ils souffrent de
déficit d’attentions, ils
sont une espèce en voie de dispersion.
Toutes ces émissions pour enfants nous divertissaient. Leurs
thèmes musicaux nous ont
tellement rentrés dans la tête, que si je vous en chante
une phrase, vous allez vous
rappeler du reste des paroles par cœur, instantanément. Je vous
épargne!
Des musiques pareilles, ça laisse des traces. Les voix des
comédiens laissent des
traces aussi. C’est comme la voix de Sol. Pas besoin de se forcer pour
l’entendre nous
dire : esssstradinaire! Mais tout ça est bien loin, enfoui dans
les tréfonds du fond de nos
oreilles. Ces comédiens nous ont laissé des coffres aux
trésors et la clé en est parfois
imprévisible.
Par exemple, il y a quelques années, je travaillais avec un
groupe de musique ancienne
et je savais qu’ils répétaient ce jour-là un conte
pour enfant avec une comédienne russe,
une certaine Kim Yaroshevskaya. J’avais le dos à la porte,
lorsque qu’ils sont tous
entrés. Au début, je ne l’ai pas entendu, perdue dans le
brouhaha. Puis soudainement,
dans cette espèce de mélasse de bruit, sa voix à
elle a percé. J’étais paralysé, des
frissons, partout. Cette voix. Unique, tellement réconfortante,
magique. La voix de
Fanfreluche! Malgré une carrière impressionnante au
théâtre, et dans un autre rôle pour
enfant d’une émission d’avant le bon temps, elle restera
toujours Fanfreluche.
Comprenez, je suis né sur le Plateau Mont-Royal, l’ancien, le
quartier ouvrier où on
pouvait faire vivre une famille de 5 enfants avec un salaire de
serveur, un quartier
pauvre, hanté par les sniffeux de colle et les
guénilloux. Mais de mon salon, Fanfreluche
m’a tellement fait voyager qu’il n’y aura jamais de valises assez
grandes pour traîner
tous ces souvenirs avec moi. Sol et Gobelet resteront toujours Sol et
Gobelet, rigolos,
inventifs, de drôles de pistolets vivant dans une maison qui n’a
pas de murs… Ces
souvenirs-là sont précieux, mais l’âge adulte nous
rattrape vite, et on pense que tout ça
va simplement resté figé dans le temps. Il y a quelques
années, un de ces jours gris où il
ne se passe rien de bon, la grande migration a commencé. On
annonçait la mort de
Jean-Louis Millette. Flashback! Je venais de perdre Paillasson. Jamais
je ne saurai ce
que ça goûte une patate en chocolat… Parce que
heureusement, personne n’a jamais
essayé de m’en vendre.
Luc Durand, quelques années plus tard… Adieu Gobelet… Puis Paul
Berval… Adieu
Fred Caillou. Même si les Pierrafeux étaient
américains, ils faisaient partie de la famille.
Hier, la neige a de nouveau envahi le petit écran : Marc Favreau
a tiré sa révérence. Sol
s’est envolé! Je l’imagine dans son hélicoptère
à vilebrequin, volant dans les hautes
sphères, emportant avec lui son grand manteau et son chapeau
troué. Il n’a laissé
derrière lui qu’un grand trou. Dans notre cœur. On ne raccommode
pas de pareils trous,
on les porte comme un fardeau. Je n’arrive toujours pas à
comprendre comment un trou,
qu’il soit petit ou grand, puisse être si lourd.
Alors que les futurs premiers sinistres gambadent dans la campagne
électorale, loin de
la civilisation! Alors qu’on est jusqu’aux genoux dans la neige, au
lieu de pelleter les
nuages. Il nous a fait une petite sortie de scène, à la
sauvette. Et même si je le
soupçonne d’avoir prit le côté JARDIN, j’aurais
tendance à dire que c’est un peu
COURT, jeune homme. C’est que d’autres grands rigolos à jaquette
ont l’habitude
d ‘annoncer leur départ en grandes pompes : celui du Vatican par
exemple, il ne se fait
jamais discret, c’est comme une production de Popywood avec la
meute de journalistes
qui racontent ses moindres gestes. Pas moyen d’ouvrir la
télé sans se faire râper les
oreilles à propos des intestins du Saint Poncifs. C’est tout de
même curieux l’importance
que l’on donne à la merde du Pape. Mais il ne faut pas
espérer mieux de la part de gens
qui ne pensent ni à hier, ni à demain, qui
réfléchissent au jour le jour : on les appelle
simplement journalistes!
Pauvre de petit Sol. Déjà qu’il ne prenait pas beaucoup
de place, je veux dire sur scène
ou à la télé; il n’arrivait jamais avec des
dragons en peluche et des feux d’artifices, oui,
un homme plutôt discret. C’est qu’il savait se mouvoir en
silence, malgré ses grandes
savates; il savait aussi nous mouvoir. Il nous lançait des
phrases dans les oreilles, on
ouvrait grand la bouche et il nous arrachait le rire, le sourire aussi,
qui selon lui était le
rire entre les lignes. Tout le contraire du dentiste. Et même si
ça ne faisait pas mal, il
arrivait toujours à toucher un nerf. Ça nous faisait
réfléchir entre deux éclats. Il nous
mouvait beaucoup. Moi, je suis beaucoup mu depuis qu’il nous a fait un
tour de magie et
s’est envolé en poussières, tout silencieux. Voilà
un silence qui fera beaucoup de bruits.
N’achetez surtout pas de fleurs, sauf celles qui lancent de l’eau quand
on appuie sur
une poire. Faîte plutôt un don à un pauvre bougre ou
une bougresse sur la rue. Ils ne
mordent pas, mais comme Sol s’en est inspiré, il faudrait rendre
un peu de la monnaie
de cette pièce-là, tout de même.
Aujourd’hui, nous sommes tous un peu orphelins. On a un peu plus de
poussière sur la
langue et dans les yeux. Où est Dame Plume quand on a besoin
d’elle! C’est que notre
mémoire collective est mal entretenue. On construit des
autoroutes, au lieu de bâtir un
pays. On remplit des nids-de-poule, au lieu de combler les trous de
notre culture. Bien
qu’en noir et blanc, les paysages de Sol, Fanfreluche et leurs amis
étaient colorés.
Aujourd’hui, le pays des adultes est gris, malgré les millions
de pixels.
Entre les piliers de bétons, il faudrait donner plus de place
aux piliers de la culture avant
qu’ils ne soient portés disparu. Quelque part entre la statue de
Félix Leclerc, du
boulevard René-Lévesque et du parc Claude-Jutra, il
faudrait élever plus qu’un
monument pour ceux et celles qui, dans notre enfance, nous ont appris
à rêver.
Il paraît que les grands clowns sont immortels; encore
faudrait-ils qu’ils en soient
informés avant de faire leurs bagages, hein! Trop tard.
Mais laissons tout de même la CHUTE de ce texte à Sol
lui-même: « On a beau avoir
fait le sot toute sa vie, le plus dur c'est le dernier moribond. »
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© Denis McCready 2005