Vermifuge
TEXTE LU AU CABARET LITTÉRAIRE DES AUTEURS DU DIMANCHE
23 OCTOBRE 2005 AU DIABLE VERT
Contrainte : quelqu’un doit se laver
les mains
Ça commence par la mort de ma grand-mère. Une mort toute
simple : elle
passe un examen médical, le con de médecin fait faire un
électrocardiogramme à l’effort – à 86 ans. Elle
décède d’une crise cardiaque la
nuit suivante. Née en 1900, elle a vu le 20ième
siècle passer avec sa modernité,
sa connerie. Alors que ma famille s’occupait des arrangements
funéraires, je
me suis permis de fouiller dans son garage. Rapidement intrigué
par une boîte
à chapeau, je mis le doigt sur un aspect inconnu de la vie de ma
grand-mère.
Pas de chapeaux, ni de bibelot, j’eus la surprise d’y trouver ceci.
(voir photo)
Une Corona #3 fabriqué en 1917. Jusqu’ici, rien d’inhabituel;
peut-être ma
grand-mère avait occupé un poste de dactylo dans un
bureau du centre-ville.
La boîte contenait aussi trois grosses enveloppes. Dans la
première, j’y
découvris ce qui faisait certainement battre le cœur de ma
grand-mère : les
lettres manuscrites d’un jeune homme parti en janvier 1917 en Europe
avec le
Corps Expéditionnaire Canadien : Vital Charbonneau. Toutes les
lettres
avaient été ouvertes par la censure militaire, pourtant
aucune n’avait été
censurée. J’avais beau y chercher des indices de combats
glorieux, des
mentions de la prise de Vimy, Vital ne parlait que d’elle.
Je plongeai dans cette lecture avec un intérêt
aiguisé. Il la vouvoyait, parlait
des trépidations de son cœur, de sa mélancolie; et
arrivait, avec la poésie et
les double-sens, à insinuer son désir charnel; de quoi
donner des vertiges à
une jeune femme, sans toutefois ameuter les censeurs.
Deuxième grosse enveloppe. Automne 1917 : une série de
lettres tapées à la
machine. J’ai vérifié; c’est la même machine, avec
la lettre « t » légèrement
croche.
Dès la première lettre tapée, l’histoire se
précise. Vital Charbonneau n’était
pas fantassin, il était vaguemestre. Il livrait le courrier aux
troupes stationnées
sur la ligne de front. Simple facteur de l’armée, il risquait
tout de même sa vie
chaque jour, un obus étant si vite arrivé. Il
écrivait maintenant de son lit
d’hôpital, combattant un ver tenace qui l’amaigrissait de plus en
plus, utilisant
cette valeureuse machine parce qu’on avait dû l’amputer de deux
doigts. Vital
décrit sa mésaventure avec économie :
« Au retour du front, je me suis égaré sur la pente
de Laffaux. J’ai trouvé cette
machine à écrire. Je me suis coupée. La plaie
s’est infectée. À l’hôpital de
Pinon, on m’a amputé deux doigts et diagnostiqué un ver.
»
Il conclut : « Heureusement Yvonne que j’ai cette machine, sinon
je serais
obligé de dicter à un compatriote, m’empêchant par
pudeur de vous dire que
vous me manquez plus que tout au monde. »
D’autres lettres suivirent : Vital dépérit, et il doute
des médicaments qu’on lui
administre. Dans une des dernières lettres, il raconte avec
nostalgie comment
sa défunte mère le soignait au Castoria quand il
était enfant. Il écrit ensuite:
Castoria
Une préparation végétale qui favorise la
digestion, la bonne humeur, et le
repos.
Ne contient ni opium, morphine ou minéraux.
Un remède parfait pour la constipation, les estomacs
dérangés, la diarrhée, les
vers, les convulsions, la fièvre et la perte de sommeil.
Les mères savent que le véritable Castoria porte toujours
la signature du Dr.
Hechler.
Vital s’ennuyait de Castoria au point de répéter le
dernier slogan 23 fois, dans
un alignement complètement aléatoire. La masse de lignes
formait une petite
colonne en plein milieu de la page. Il reprenait plus bas, le plus
normalement
du monde. Ma grand-mère dû penser qu’il délirait.
Je regardai cette lettre longuement, puis je la mis de
côté pour en ouvrir une
autre. Du coin de l’œil, j’aperçus alors quelque chose
d’insoupçonné : les
lettres agglomérées du slogan formaient un mot à
la verticale : MUTIN. Toutes
ses lettres suivantes comportaient ainsi une tirade
pseudo-hystérique, parfois
aux limites de la poésie, pour former un mot vertical :
MUTIN
LUCIDE
LIBRE
MENSONGE
FOLIE
Je suis probablement le seul à voir en Vital Charbonneau, un
modeste
précurseur d’Apollinaire.
La notice de décès était laconique et froide, mais
elle révéla un détail
important : Vital Charbonneau était orphelin. La lettre
s’adressait à son ancien
gardien légal : Edouard Séguin, mon arrière
grand-père. Vital avait
probablement passé son adolescence dans la même maison que
ma grand-
mère, cachant son amour pour elle, à moins qu’ils ne
vivent ensemble une
passion discrète. Il était mort le 15 décembre
1917, il avait 20 ans. Tout
comme moi. Un doute me fit vérifier toutes les lettres. Elles
étaient toutes
adressées à Yvonne Séguin, rue Dorion, et avaient
toutes été ouvertes avec
un ouvre lettre au curieux motif en dent-de-scie.
Flashback. Je suis enfant. Ma grand-mère nous rend visite. Elle
nous apporte
de vieux objets de chez-elle, dont une paire de ciseau de
couturière qui
coupait en dent-de-scie. J’avais toujours été
fasciné de la coïncidence : le
brevet du ciseau disait « Patented 1925 », l’année
de naissance de mon père;
c ‘était aussi l’année du décès du sien.
Mon imagination s’emballa.
Dans le dépouillement post-mortem, ma grand-mère
découvrit-elle les lettres
et la machine à écrire de Vital avec huit ans de retard?
Ceci pourrait expliquer
pourquoi ma grand-mère avait gardé le lit durant les
derniers mois de sa
grossesse. Était-elle aux prises avec un violent choc
émotif? Il était impossible
de vérifier cette hypothèse. J’imaginai que oui. Vital
était décédé des ravages
d’une vermine interne, et elle avait survécu à la
cruauté aléatoire de la guerre.
C’est là que la troisième enveloppe entra en
scène. Elle n’avait jamais été
ouverte. Je l’observai longuement. Il y avait bien le nom de fille de
ma grand-
mère, écrit à la plume fontaine d’une main
soignée, puis juste au-dessus, son
nom de mariée au stylo à bille! Une invention
d’après la Deuxième Guerre
Mondiale. J’avais beau retourner l’enveloppe de tout bord, tout
côté, je ne
voyais aucun autre indice. Je l’ouvris pour en retirer cinq feuilles,
tapées à la
machine, dont je reconnus aussitôt les titres :
Dans MUTIN, Vital décrit avec moult détails son plan de
désertion, alors que
des rumeurs de mutineries se répandent dans les
tranchées. Il souhaitait
gagner le Sud de la France en vélo, après s’être
constitué une réserve de
vêtements civils et de saucissons.
LUCIDE racontait comment il s’était perdu dans la brume en
prenant la
mauvaise pente à Laffaux. Il avait pénétré
une zone où des brancardiers
Français et Allemands s’affairaient à ramasser les
cadavres de soldats, laissés
derrière depuis des semaines à cause d’une campagne
d’artillerie
particulièrement meurtrière. Étonné de voir
Poilus et Boches s’échanger des
cigarettes en tentant d’identifier la nationalité des cadavres,
il avait trébuché
sur une boîte et avait chuté en avançant sa main
par réflexe. Elle avait atterri
en plein abdomen d’un homme mort. La chair putréfiée
avait cédé, la main de
Vital s’était enfoncée dans un magma de tripes et de
liquide noir d’une odeur
cauchemardesque. Il avait retiré sa main en hurlant et tombant
à la renverse,
s’était entaillé la même main sur une
baïonnette. Il lava le sang et la boue du
mieux qu’il pu avec l’eau de sa gourde, exposant une profonde coupure.
Il
envoya un coup de pied sur la boîte couverte de boue, et elle se
fendit,
révélant une superbe machine à écrire. Un
objet pour le moins surprenant
dans ce no man’s land. Comme elle ne semblait pas appartenir à
quelqu’un,
mort ou vivant, Vital emporta avec lui son butin, laissant les
brancardiers à leur
travail.
LIBRE racontait sa blessure. Vital s’étendait longuement sur
l’odeur horrible,
tenace malgré les lavages au savon et à l’alcool. Il en
faisait des cauchemars.
La gangrène se mit alors de la partie et il reçut la
nouvelle de son amputation
avec une joie qui choqua le médecin : il demandait l’amputation
de la main au
complet. Le chirurgien lui coupa l’index et le majeur. Miraculeusement,
l’odeur
disparut avec les doigts nécrosés et Vital pu enfin
dormir.
MENSONGE était une charge vitriolique contre le personnel
médical qu’il
accusait de malversation. Prétextant un ver abdominal, on lui
administrait des
vermifuges puissants, qui le rendaient fiévreux et sujet
à de violentes crampes.
Vital réclamait en vain baies d’églantier, fleurs
d’acacia et même de l’absinthe.
FOLIE me demanda plusieurs lectures. Vital s’était lancé
dans un déluge de
mots qui détonnaient de son style habituel. Après avoir
lu un an de
correspondance de cet homme, je m’étais imprégné
du langage de l’époque,
j’arrivais même à saisir les subtiles expressions
vernaculaires qu’il avait
récoltées dans la campagne française; mais
là il me prenait de court. Son style
hachuré, son rythme essoufflant, sa ponctuation rare ou parfois
extrêmement
serrée, l’acharnement qu’il prenait à décrire sa
chambre sur des pages et des
pages, le symbolisme audacieux qu’il utilisait avec des élans
d’une obscénité
rare, me tétanisèrent et je restai longtemps immobile
dans le garage, à
reprendre mon souffle à mesure que la lumière du jour
déclinait.
Je me rendis compte qu’au fond de l’enveloppe était
restée une petite feuille
de papier. Elle semblait collée à la paroi et je dus
secouer l’enveloppe pour l’en
extraire. C’était une photo. Une femme en habit
d’infirmière, les cheveux noués
sous un chapeau blanc, se tenait debout à côté d’un
jeune homme alité. Il avait
le visage émacié, un regard clair et doux. Sur ses
cuisses, la Corona #3.
Derrière la photo était écrite une seule phrase :
Vital et moi, 1917. C’était la
même écriture que sur l’enveloppe. Pas de noms. Seulement
le visage d’une
jeune femme qui faisait son effort de guerre à essayer
d’alléger les souffrances
d’un soldat.
Après maintes recherches, vingt ans après la mort
d’Yvonne Séguin, ma
grand-mère, je ne sais toujours pas qui est l’infirmière
sur la photo, ni comment
les textes de Vital Charbonneau ont abouti dans ce garage. Pendant des
années, j’avais vu en ma grand-mère une vieille femme
pleine de préjugés,
rudement conservatrice et surtout ennuyante. Depuis sa mort, je
regrette
chaque jour de ne pas avoir pris le temps de la connaître. Je
peux vous dire
une chose par contre : aujourd’hui la machine à écrire
m’appartient, je vais la
léguer à mon fils et il va en connaître l’histoire.
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© Denis McCready 2005